VUE D'ENSEMBLE
Tout le monde s’est déjà demandé pourquoi il est né ici et pas ailleurs, avant de chasser rapidement cette pensée.
Moi, cette question m’obsède.
Elle trouve son origine dans l’histoire de ma grand-mère, qui a dû fuir le régime de Franco en 1938. Avec ses deux frères, elle a été exfiltrée et placée dans des familles d’accueil en Europe. Tandis que ses frères ont été envoyés dans des centres pour réfugiés en URSS, elle a été accueillie par une famille aisée d’industriels flamands. Ils ne se sont jamais revus.

(Frans van den Eynden & Purification & Maria Tessens)
Trois enfants, trois destins radicalement opposés, séparés par une seule variable : la chance. Ma grand-mère a connu un ascenseur social vertigineux, tandis que ses frères ont conservé leurs conditions initiales.
Des décennies plus tard, aux côtés de mon compagnon belgo-iranien, cette faille intime s’est réanimée. À travers son quotidien, j’ai compris que cette loterie de la naissance m’avait épargnée de nombreuses barrières invisibles (tutoiement par la police, refus de locations…). Avant lui, je n’avais jamais eu à m’en soucier.
Ce que je tenais pour acquis (ma couleur, mon apparence, ma voix, ma santé, ma sexualité) jouait silencieusement en ma faveur. Ces éléments que je croyais neutres formaient en réalité un ensemble de privilèges discrets. Ils n’étaient ni éclatants ni revendiqués, mais ils agissaient. Ils allégeaient mes trajets, ouvraient des portes, m’accordaient le bénéfice du doute. Une protection diffuse, permanente, que je n’avais jamais pensée comme telle...jusqu’à ce qu’elle manque à l’autre.
C’est de là qu’est né Les “Privilèges Invisibles”, une enquête artistique introspective menée auprès de 250 personnes de mon entourage. Ce projet prend racine dans mon vécu pour éclairer les mécanismes sociaux qui nous traversent tous.
Il ne cherche pas à dénoncer, mais à rendre perceptibles les avantages immérités qui se transmettent sans bruit : l’entre-soi discret, les passe-droits banalisés, les trajectoires perçues comme méritées alors qu’elles reposent sur des fondations invisibles.
Je ne parle pas ici à la place de celles et ceux qui subissent les discriminations les plus frontales.
Mon angle est autre : faire émerger cette zone grise où l’on se pense « normal », sans voir que cette normalité est déjà un luxe. La force des privilèges réside dans leur discrétion : ils ne heurtent pas, ne freinent pas… ils glissent. Ils fluidifient l’existence de celles et ceux qui les portent, Et c’est précisément ce qui les rend si puissants et si difficiles à remettre en question.
Même les personnes progressistes, conscientes de leurs avantages, restent aveugles à la complexité de leurs privilèges. On croit savoir, mais on ne mesure pas leurs conséquences. On se croit lucide, mais il est presque impossible de percevoir les avantages intégrés dès l’enfance, qui précèdent toute action, et façonnent notre rapport au monde.
Les Privilèges Invisibles cherche ainsi à éclairer cette opacité du "normal", en interrogeant comment les privilèges invisibles (santé, beauté, âge, genre, classe sociale, orientation sexuelle, race) orientent nos trajectoires de façon invisible.
À travers un nuancier de 250 portraits au collodion sur verre le projet articule regard artistique et recherche empirique pour faire émerger ce qui, d’ordinaire, échappe au regard: les structures invisibles de nos privilèges ordinaires.
NOTE D'INTENTION
Cartographier, classer, inventorier. Non pas pour figer, mais pour supporter l’inconnu.
Il y a dans ce geste quelque chose de l’ordre du réflexe vital : faire des cases pour ne pas me perdre, dessiner des structures pour rester debout face à ce qui se dérobe. Je sais que le monde est flou, souvent absurde, et que l’équilibre est précaire. Classer m’aide à tenir. Cela me permet d’interrompre ce vertige. Chaque tentative de classement est une manière d’apprivoiser le chaos, de ralentir ce qui m’échappe. Donner une forme (même provisoire) à ce qui me trouble.
Prendre le temps d’observer, parfois plusieurs années, c’est déjà refuser de conclure trop vite. Dans un monde qui exige des avis immédiats, des positions tranchées, je cherche à suspendre. À élargir. À regarder les contours avant de me risquer à une interprétation. Car il n’y a pas de vérité immédiate. Seulement des couches, des angles, des silences à prendre en compte. Ce que l’on voit dépend toujours d’où l’on regarde, et du temps qu’on accepte d’y consacrer.
Dans Katalog, où j’ai photographié un à un les 12 795 biens que je possède, les objets posaient les jalons d’un autoportrait en creux. Dans Les Privilèges Invisibles, ce sont les trajectoires humaines que j’essaie d’approcher, à travers un nuancier de données, de récits et de visages.
Ce n’est pas tant le besoin de savoir que celui de sentir : sentir où je me situe, d’où je viens, ce que j’ai a reçu sans le voir. Classer ici ne vise pas à hiérarchiser, mais à révéler. À donner forme à l’invisible. À créer un langage là où, souvent, il n’y a que des silences.
Comment parler de la loterie de la naissance sans tomber dans l’abstraction ? Pourquoi certaines vies s’élancent là où d’autres trébuchent à la naissance ? Pourquoi tant de différences dans les possibles ? Cette obsession me hante depuis l’enfance, mais elle s’est précisée dans ma vie d’adulte, au contact de ceux que j’aime et qui n’ont pas eu les mêmes droits implicites.
Ce projet ne cherche pas à juger, mais à rendre perceptible ce qui nous échappe. Il s'attarde sur ces forces diffuses qui orientent nos parcours : ces avantages discrets qui façonnent nos trajectoires. À travers les récits, les visages et les chiffres, j’essaie d’approcher ce tissu invisible qui relie ou sépare, facilite ou entrave, souvent sans qu’on en ait conscience.
LES PRIVILEGES: CE QUI NE SE VOIT PAS
Certains privilèges* sont évidents. Ils s’affichent sur les comptes bancaires, dans les quartiers où l’on grandit... D’autres, plus insidieux, sont invisibles aux yeux de celles et ceux qui en bénéficient.
Personnellement,
- Je ne me suis jamais rendue compte qu’en tant que femme blanche, mes chances de survivre à un cancer du sein étaient nettement plus élevées que celles d’une femme noire. 40% de risque en plus de mourir, simplement parce que la recherche, les essais cliniques, les protocoles de soin... ont été pensés pour des corps blancs.
- Je ne me suis jamais rendue compte que mon nom de famille “européen” me plaçait largement en tête d’une pile de CV, bien avant une personne au nom à consonance étrangère.
- Je ne me suis jamais rendue compte qu’en tant que personne blanche, je pouvais facilement trouver des pointes de danse, des sparadraps ou des sous-vêtements couleur chair, contrairement aux personnes de couleur.
- Je ne me suis jamais rendue compte qu’en tant que hétérosexuelle belge, j’avais 95% plus de chance de pouvoir adopter un enfant qu’une personne homosexuelle
- Je ne me suis jamais rendue compte qu’en tant que femme, j’avais davantage de risques d’être grièvement blessée dans un accident de voiture. Les mannequins de crash-test sont encore calqués sur des morphologies masculines. etc.
Le mythe de la méritocratie
Nos sociétés valorisent l’effort avant tout.
On nous répète que « quand on veut, on peut ». La méritocratie est une fiction réconfortante. Elle laisse penser que tout dépend de nous : nos choix, nos efforts, notre volonté.
Pourtant, tout le monde ne part pas avec les mêmes chances.
Nos trajectoires sont aussi façonnées par des avantages ou des obstacles qui précèdent parfois nos propres efforts. Il ne s’agit pas de nier le mérite, mais de rappeler qu’il n’agit jamais seul.
Pour exemples:
- À 3 ans, un enfant de profession libérale a entendu en moyenne vingt millions de mots de plus qu’un enfant issu d’un autre milieu. son vocabulaire est 49 % plus diversifié.
- Un homme blanc avec un casier judiciaire a plus de chance d’obtenir un emploi qu’un homme racisé sans casier.
- Un employé jugé "beau" gagne en moyenne 15 % de plus. Aux États-Unis, les peines de prison sont 20 % plus lourdes pour les personnes perçues comme laides.
- Un enfant français a 83 fois plus de chance d’intégrer une haute école si son père l’a intégrée avant.
etc.
Le talent, un produit de l’environnement
Le noeud du probleme est là : Lorsqu’on bénéficie d’un privilège, on ne le voit pas. On croit que les règles sont les mêmes pour tous, que la réussite repose uniquement sur le talent et le travail. Pourtant, des privileges invisibles comme la couleur de peau, l’apparence, le réseau ou les codes sociaux influencent profondément notre destin.
Même le talent inné, qu’on admire tant, est largement façonné par l’environnement. Comme le souligne Samah Karaki, neurobiologiste et chercheuse, nous ne naissons pas avec des compétences, nous les développons à force d’expositions répétées à des contextes stimulants.
Prenons Mozart : son père avait décidé qu’il serait un prodige avant même sa naissance. À 6 ans, il avait déjà accumulé 3 500 heures de travail. Peut-on vraiment le comparer à d’autres enfants de son âge ?
Il en va de même pour quasiment toutes les personnes influentes : les sœurs Williams, Picasso, Bill Gates… Tous ont eu accès très tôt à des ressources exceptionnelles.
J’ai compris l’ampleur de mes privilèges en nouant une relation avec une personne belgo-iranienne. Sur le papier, lui et moi avons le même statut social, le même réseau, le même niveau d’étude. Mais dans la rue, tout est différent : tutoiement systématique par la police, refus de locations d’appartement...
Avant cette relation, je n’avais pas réalisé que mes privilèges étaient indissociables des discriminations subies par d’autres.
En effet, les privilèges et les injustices existent toujours en miroir :
- Un logement refusé à une personne racisée profite à une personne blanche.
- Un emploi inaccessible à une personne handicapée revient à une personne valide. etc
Et maintenant, que faire ?
Se culpabiliser ? Se taire ? Rendre des comptes ?
Non.
Je ne suis pas responsable de mon lieu de naissance.
Et dire que « la vie est injuste » n’a pas de sens, comme l’expliquait le philosophe américain John Rawls : c’est un fait. Mais ce qui est juste ou injuste, c’est la manière dont la société gère ces inégalités, à travers ses lois et ses institutions.
Il ne s’agit pas d’en avoir honte, mais d’en être conscient.
Au fil de mes recherches, une évidence s’est imposée : il ne revient pas aux personnes marginalisées de toujours devoir éduquer les autres sur les injustices qu’elles subissent. Ce projet vise à faire émerger une responsabilité collective face aux privilèges souvent invisibles pour celles et ceux qui en bénéficient, et aux inégalités systémiques qu’ils engendrent.
Il pose alors quelques questions simples :
• Avons-nous réellement conscience de nos avantages immérités — liés à l’apparence et à l’âge, au sexe, à la classe sociale et éducative, à la sexualité, à la race et à la santé ?
• Réalisons-nous à quel point nos propres privilèges sont indissociables des discriminations vécues par d’autres ?
• Prenons-nous conscience des inégalités que ces privilèges engendrent, et serions-nous prêts à changer les choses ?
• Pourquoi ne pas repenser certaines structures sociales qui les perpétuent ?
C’est avec cette idée en tête que je me lance dans une étude socio-artistique auprès de 250 participants, afin d’interroger la manière dont les privilèges façonnent silencieusement nos trajectoires.
Conclusion
Classer les personnes de mon entourage selon leur degré de privilège pourrait, de prime abord, sembler reproduire une logique de catégorisation celle-là même qui a longtemps servi à exclure et à hiérarchiser.
Pourtant, le geste que je propose est d’une autre nature : il ne s’agit pas d’assigner des identités figées, mais de rendre visibles les structures silencieuses du privilège, celles qui orientent nos trajectoires sans que nous en ayons nécessairement conscience.
Car si la race, le genre ou la classe sont des constructions sociales, cesser de les nommer n’annule en rien les discriminations qui en découlent. À vouloir considérer que « nous sommes tous pareils », on risque aussi de rendre invisibles les écarts qui continuent de nous séparer.
En prenant pour terrain d’étude mon propre entourage, je retourne donc le regard vers ce qui m’est le plus familier : ces zones de confort où le privilège se confond avec la normalité, où ce qui nous a été donné finit par nous apparaître comme mérité. Cette démarche prolonge directement le choix introspectif de ton échantillon, où tu cherches justement à « creuser dans le familier » plutôt qu'à observer les inégalités depuis l'extérieur.
Il ne s’agit ni de juger, ni de culpabiliser, ni de figer les individus dans un score. Les Privilèges Invisibles est avant tout un objet de sensibilisation : une tentative de rendre visible ce que notre propre position nous empêche parfois de voir.
Il s’agit de rendre tangible cette avance discrète dont certains bénéficient sans même la percevoir ; de déplacer la focale, non plus seulement vers celles et ceux que la société freine, mais aussi vers celles et ceux qu’elle laisse avancer sans heurts.
Les Privilèges Invisibles tente ainsi de cartographier ce qui, précisément parce qu’il nous accompagne depuis toujours, finit par disparaître à nos yeux.